The Dark Side of the Bush

Yuendumu ; Yuendumu. Un nom qui résonne dans le bush. Un mois passé là-bas, à admirer les couleurs des couchers de soleil, faire du bénévolat dans le centre d’art et à rencontrer des gens qui vont et viennent. Voilà pour la surface. Mais dans le fond, beaucoup de choses se bousculent et comme souvent, c’est plus complexe qu’une simple brochure de tourisme.

Prenons le centre d’art. C’est le pôle majeur de la région, aussi bien social qu’économique. Fonctionnant sur le principe du bénévolat pour faire tourner tout ce qui ne relève pas de l’administratif, les volontaires y entrent et ressortent comme dans du beurre. Il suffit de faire la demande et de ne pas avoir peur de la chaleur pour être accepté. Une fiche descriptive de ce qu’est la vie à Yuendumu est d’ailleurs disponible sur leur site. On y est notamment prévenu que les conditions sont similaires à celles du tiers monde et que ce n’est pas le Club Med. Du coup, il s’avère qu’on est parfois nombreux pour pas grand-chose, et le désœuvrement pointe parfois son nez. Car Fiona considère que l’expérience prime, et que tout le monde est le bienvenu. Ce qui laisse beaucoup de temps libre pour observer et apprendre.

C’est justement l’occasion de sortir un peu du cadre (littéralement), de discuter entre nous et de parcourir l’immense base de données du centre d’art, sur le petit ordinateur qui trône fièrement dans le bureau. On y trouve l’ensemble des tableaux vendus ou à vendre avec les dimensions, les prix et les histoires rattachées. Une source de perdition inépuisable.

Au cas par cas, il s’avère aussi qu’on retouche des tableaux, si l’artiste ne veut plus y toucher. Pour compléter un blanc, recouvrir une erreur, une griffure, ou frotter un pipi de chien mal dressé… Car si le centre a vocation d’aider et de soutenir la communauté en se basant sur des traditions en voie d’abandon, on ressent rapidement le côté « usine à tableaux » qui en ressort. Pour pouvoir aider, il faut des sous. Pour avoir des sous, il faut vendre. Et pour vendre, il faut connaître son marché et la demande. Le débriefe de Gloria et les orientations artistiques dont elle fait part à la fin de journée sont autant de « consignes » que Fiona et Christine tenteront d’insuffler (tant bien que mal) aux artistes le lendemain afin que les tableaux produits correspondent mieux aux attentes des acheteurs. Les peintres ne sont ainsi pas 100% maîtres de leurs objets, et s’apparentent parfois à des ouvriers dont il faudrait maximiser le potentiel. Nous ne sommes pas à Dallas, mais l’art n’en reste pas moins un univers impitoyable.

Mais tout cela n’entrave en rien le principe de solidarité qui régit l’ensemble. Les artistes reçoivent tous de l’argent, même s’ils ne vendent pas de toile. L’exemple le plus frappant est celui de Rosie, qui malgré son âge avancé continue de venir peindre de temps à autres alors que, d’après Gloria, ses tableaux ne se vendent plus. Seuls les volontaires achètent ses toiles. A la dure réalité économique résiste encore la fraternité sociale.

De manière générale, la culture occidentale et les blancs (les kartiya walparli comme on dit ici) qui vont avec se retrouvent un peu partout maintenant à Yuendumu. Le bush s’est vu remplacé par les supérettes et quasiment tous les jobs de la ville – centre d’art, clinique, église, radio… – sont occupés par des anglo-saxons venus donner du sens à leur vie ou des backpackers tour-du-mondiste prêts à mettre la main à la pâte.

Cela donne un tableau bi-chromatique où malgré la mixité apparente, le contraste reste saisissant et la mayonnaise prend difficilement. Un passé encore bien trop récent et douloureux et une position dans la société australienne compliquée expliquent en partie cela. Sans compter les différences culturelles énormes et dont le fossé prendra encore beaucoup de temps pour être comblé.

Karen, une des artistes du centre, fait partie de celles dont les tableaux se vendent le plus. Son portefeuille est ainsi plus remplit que la moyenne et cela peut donner lieu parfois à quelques tensions, certains jalousant son statut et d’autres ne sachant pas vraiment si cet argent lui appartient à elle ou à l’ensemble des membres de la communauté. De la difficulté de faire cohabiter un monde où prime l’individu avec un autre où le collectif fait foi.

Autre illustration, le désœuvrement des jeunes et le détachement de plus en plus palpable vis-à-vis de leur culture ancestrale. Lors d’une conférence dans le désert, tout le monde avait déserté et ne restait à la fin que les bébés et les seniors. Les ados se nourrissent beaucoup des clips qui tournent sur Youtube, et s’imprègnent de tout ce « monde extérieur » jusqu’à vouloir en faire partie.

Certains sont fascinés par les cheveux lisses et se prennent en selfie en s’improvisant une perruque avec les tiffes des volontaires, façon pop stars américaines ; quand d’autres veulent tout simplement partir à Sydney ou Melbourne, vivier des bénévoles du centre.

Lors de la soirée défilé Straight Outta Yuendumu, les murs de la salle où étaient réunies les filles pour les préparatifs étaient tapissés d’affiche de Super Condom, prodiguant des conseils avisés en cas de relations sexuelles. Et sur le terrain, nombreux étaient les jeunes qui se lançaient dans des danses provocantes, aux déhanchés maladroits mais clairement inspirés de ceux qui inondent la toile et la télévision.

Comment ne pas aussi mentionner le problème de l’alcool. Yuendumu est un village où la boisson est bannie. Vente et consommation y sont interdites. Beaucoup se rendent ainsi à Alice Springs pour y trouver leur compte. Et resurgissent alors (trop) fréquemment les dérives qu’on croyait passées. Lors de notre séjour, une des artistes a été tuée par son mari, ivre. L’annonce de la nouvelle, au bout de la deuxième semaine, a été un sacré choc et un dur retour à la réalité des choses.

Mais encore une fois, c’est dans les moments les plus difficiles que ressortent les valeurs fondamentales qui régissent les communautés. Le lendemain, dans un centre devenu presque fantôme, un groupe de femmes, puis d’hommes, sont venus purifier les lieux où vivait la personne disparue. A l’aide de branches d’eucalyptus, tout a été « nettoyé » : murs, sols, meubles… sur fond de lamentations musicales qui vous prennent directement aux tripes. On nous a expliqué par la suite que plus on pleurait, plus on montrait son attachement.

S’il est facile (et nécessaire) de constater que la vie des aborigènes en Australie est loin d’être rose, il est tout aussi important de reconnaître les changements qui sont à l’œuvre. On peut ainsi parler des fameux Bush Mechanics, série devenue culte, issue directement de la débrouillardise et l’ingéniosité d’un peuple qui en a à revendre. Toutefois la diffusion et l’acceptation de la culture aborigène dans une société mondialisée est un processus lent et difficile, d’autant qu’on peut vite tomber dans les travers d’une appropriation par la consommation, comme en témoignent les commentaires sur les vidéos réclamant une saison 2. Mais petit à petit, elle émerge doucement et redonne un peu de fierté à ces Hommes qui, n’oublions pas, étaient là depuis des dizaines de milliers d’années… C’est pas rien.

Un commentaire Ajoutez le votre

  1. Mom dit :

    Beau reportage bravo….

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